Qu’est-ce qu’un CRA ?

Les centres de rétention sont des prisons où l’État enferme les personnes qu’il considère comme irrégulières sur le territoire français parce qu’elles n’ont pas les « bons » papiers. Ce sont des prisons pour les personnes jugées coupables du seul crime de ne pas avoir de papiers français ou européens. L’objectif de l’État est de maintenir ces personnes enfermées pour organiser leur expulsion, mais aussi pour leur faire subir les violences physiques et psychologiques inhérentes à l’enfermement. C’est la deuxième raison d’existence des centres de rétention : faire payer aux personnes étrangères leur présence même sur le territoire, les traumatiser, les dégouter, les torturer pour qu’à leur sortie si elles n’ont pas été déportées, elles souhaitent fuir le pays.

Les CRA sont gérés par la police aux frontières (PAF), une branche de la police nationale spécialisée dans la répression des personnes étrangères. La PAF  est le bras armé de l’État dans sa politique de criminalisation, de persécution et d’enfermement des personnes sans-papiers : sa mission consiste aussi bien à arrêter les personnes sans-papiers qu’à assurer leur contrôle à l’intérieur des CRA.  Dans ces lieux, les violences policières, les insultes et les humiliations sont quotidiennes. Sont aussi présent·es dans les CRA des membres d’associations censé·es y effectuer un prétendu « accompagnement juridique«  des prisonnièr·es, des membres de l’OFII, et des infirmièr·es et médecins. 

Après avoir été arrêtée, une personne est envoyée en CRA sur décision administrative, c’est-à-dire sans autorisation judiciaire. Après quarante-huit heures de rétention, elle subit un premier procès, au cours duquel un·e juge décide de son maintien en rétention ou de sa libération. Si elle est incarcérée, elle peut ensuite rester au CRA pour une durée maximale de 90 jours, au cours de laquelle plusieurs autres procès ont lieu pour renouveler ou non la décision de maintien en rétention. Les libérations, quand elles ont lieu, sont quasi toujours dues à un vice de procédure, et non à la prise en considération de la situation des personnes.

Au cours de ces 90 jours, la personne peut être expulsée à tout moment, le plus souvent par avion mais aussi par bateau, dans un pays avec lequel elle n’a parfois aucun lien. Il est possible de refuser un premier vol, mais le fait de refuser plusieurs fois est passible de prison ferme. C’est ainsi que de nombreux·ses prisonnièr·es se retrouvent piégé.es dans une spirale infernale qu’on appelle le principe de la « double peine », où elles font des allers-retours entre centres de rétention et maisons d’arrêt : condamnée pour avoir refusé un vol ou pour n’importe quel autre prétexte, une personne se retrouve en prison plusieurs mois. À la fin de sa peine, les flics de la PAF peuvent aller la chercher directement à la maison d’arrêt pour la ramener au CRA, et ainsi de suiteDepuis le début de la pandémie de covid-19, il suffit d’accuser un·e prisonnièr·e d’avoir refusé un test covid pour qu’il ou elle soit condamné·e à plusieurs mois de prison ferme.

Les centres de rétention sont un système répressif ancien. Le premier centre d’enfermement des travailleurs immigrés date des années 1960. C’était un hangar de la gare maritime d’Arenc à Marseille où la police enfermait des personnes étrangères pour pouvoir les expulser. À l’époque c’était une prison clandestine, encadrée par aucune décision judiciaire. Son existence a éclaté au grand jour dans les années 1970 et l’État a résolu le problème en la légalisant. En 1981, les premiers centres de rétention administrative « officiels » sont créés. À l’époque, la durée maximale de rétention est de six jours. Dans les années 2000, la durée de rétention augmente et de nouvelles constructions sont lancées. En 2018, la loi Asile et Immigration fait passer la durée maximale de rétention de 45 à 90 jours. Bref, c’est une politique menée par l’État depuis de nombreuses années : multiplier les rafles et les arrestations, et augmenter les places en rétention et les expulsions, pour réprimer toujours plus les personnes sans- ou demandeuses de papiers plutôt que de les régulariser.

Aujourd’hui, il y a 24 CRA en France métropolitaine et outre-mer. 53 000 personnes y ont été incarcérées en 2019, un nombre en constante augmentation qui implique sans cesse de nouveaux agrandissements. En novembre 2019, le gouvernement a annoncé la construction de trois nouveaux CRA à Olivet, Bordeaux et Lyon. Un quatrième projet est à l’étude au Mesnil-Amelot (près de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle), qui est déjà le plus grand CRA de France. Ce sont les premières constructions de CRA depuis près de dix ans. Des travaux d’agrandissement sont également en cours dans de nombreux autres CRA. À l’heure où l’État renforce son arsenal sécuritaire et raciste, l’augmentation des capacités d’enfermement et des expulsions est assumée comme un objectif prioritaire par le gouvernement.

Le CRA de Lyon se trouve à Colombier-Saugnieu, juste à côté de l’aéroport de Lyon-Saint-Exupéry. Il a été créé en 1995 dans un ancien hôtel Formule 1. Dans la même logique de constante augmentation des places en CRA, il a été agrandi en 2019, puis encore en 2020 avec des préfabriqués. Les travaux du nouveau CRA sont en cours, à quelques centaines de mètres du CRA actuel. L’ouverture est prévue pour 2023 . Sa capacité sera de 140 places.  Cette construction à Lyon n’est pas due au hasard : le CRA actuel était le seul de toute l’Auvergne-Rhône-Alpes, région de passage pour beaucoup d’exilé·es. Toute personne arrêtée à la frontière avec la Suisse ou l’Italie peut y être enfermée. Ce projet doublera donc les capacités d’enfermement et d’expulsion pour la région. 

Le système des CRA est un véritable business pour nombre d’entreprises privées et d’associations qui se font du fric avec la construction, la gestion et la maintenance de ces prisons. À Lyon, l’État a déjà prévu plus de vingt millions d’euros pour la construction et la maintenance du CRA. Ce marché public très lucratif a été remporté par le géant du BTP Eiffage, champion des constructeurs de taules, assisté dans l’affaire par l’entreprise ICAMO, qui a déjà géré des chantiers pour la prison de Saint-Quentin Fallavier. Le terrain sera loué à Vinci pour 100 000 euros par an. Toute une clique d’autres entreprises, de la restauration à l’électricité en passant la conception architecturale, collaborent avec l’État et travaillent à maintenir le système des CRA tout en se faisant du fric sur l’expulsion et l’enfermement des sans-papiers.

Les associations « d’accompagnement juridique » ne sont pas en reste : elles répondent régulièrement à des appels d’offre lancés par l’État pour intervenir dans les CRA. Six associations se partagent le marché des CRA en France : la Cimade, Forum Réfugiés-Cosi, France Terre d’Asile, Ordre de Malte France, ASSFAM-groupe SOS Solidarités, Solidarité Mayotte. Par leur présence dans les CRA, non seulement elles profitent d’un système qui enferme, expulse et torture, mais elles servent également de caution à l’État, qui peut ainsi prétendre se préoccuper des droits des prisonniers·ères en mandatant à grands frais des associations pour les « accompagner ».

À Lyon, c’est Forum-Réfugiés-Cosi qui est dans le CRA. L’intervention dans les CRA n’est que l’une des multiples activités de cette « association » au budget annuel de  28 millions d’euros qui s’est imposée comme une actrice incontournable sur le marché de « l’accueil » ou, plutôt de la « gestion » de l’arrivée des exilé·es en France. Le marché public des six CRA qu’elle gère (Lyon, Marseille, Nice, Nîmes, Sète et Perpignan) lui rapporte chaque année plus d’un million trois cent mille euros. À l’intérieur, les travailleurs·euses de Forum collaborent activement au tri des étrangers·ères voulu par l’État : rétention d’informations et fausses informations sur la situation juridique des détenu·es ; décision aléatoire de leur faire passer les documents qu’iels demandent ; dissimulation d’informations notamment à caractère médical ; jugements personnels sur les choix des détenu·es ; dissuasion récurrente de contester la décision d’enfermement ou de faire appel de la décision du Juge de la Détention et de la Liberté ; ralentissement des procédures ;  silence assourdissant sur les multiples cas de passages à tabac de détenu·es par la police ; collaboration avec les policiers·ères ; démenti par voie de presse des révoltes récurrentes des prisonniers·ères, etc.

Dans les CRA, les luttes et les résistances des prisonnièr·es sont quotidiennes et prennent de multiples formes : grèves de la faim, incendies, refus de rentrer dans les chambres, refus de se soumettre au test covid, auto-mutilation… Depuis l’extérieur, nous ne connaissons qu’un fragment de ce qui s’y passe : la majeure partie reste à l’intérieur des murs. Les rares fois où on en entend parler dans les médias dominants, c’est pour reprendre des communiqués des flics ou des membres des assos qui se plaignent des « tensions ».

Ce qu’on peut faire depuis l’extérieur, c’est témoigner aux prisonnièr·es de notre solidarité, faire sortir leurs paroles individuelles et collectives et relayer leurs luttes, et tenter de nous organiser pour les soutenir. Réseaux sociaux, blogs, radios, journaux : diffusons la parole des prisonnièr·es partout. À l’extérieur, les possibilités d’actions de solidarité sont multiples : parloirs sauvages devant les centres de rétention, rassemblements devant les différentes institutions actrices de la machine à enfermer et à expulser, manifestations, actions directes contre ces mêmes institutions…

Pour une analyse politique détaillée du système des CRA, vous pouvez lire l’introduction de la brochure « En lutte contre CRA » ici : https://abaslescra.noblogs.org/nouvelle-brochure-contre-les-cra/).
Ni prisons, ni expulsions
À bas les CRA, à bas les frontières, soutien à tous·tes les prisonnièr·es !