Témoignage de Philanthrope, détenu du CRA de Lyon St-Exupéry, 2019

[Ceci est la traduction du témoignage en anglais disponible ici]

Donc, tu veux parler de ce qui se passe à l’intérieur du centre ?

Toute la journée tu veux dire ? Du matin jusqu’au soir ?

Comme tu veux…

Donc hum en ce moment je suis dans la période du ramaddan tu vois, c’est peut-être un moment de la vie différent que d’habitude tu vois.
Donc, bon, ils nous réveillent à 10h du matin et ils vérifient toutes les chambres, et ils laissent les lits retournés et tout n’est pas comme ils… comme ils l’ont trouvé avant. Donc…
Et ensuite on sort par le hall là, et y a des personnes elles vont prendre le petit-déjeuner et après le petit-déjeuner ils leur donnent les pilules, enfin des médocs qui shootent tu vois, comme du Valium, du Rivotril, des trucs comme ça. La police ils en donnent aux personnes ici. Ils donnent des cachetons ! Et à cause de ces pilules, ils se battent les uns avec les autres et ils se battent avec la police et tout le reste tu vois.

Mais les règles ici, si tu veux demander quelque chose pour ton voyage, le prochain voyage, à quelle destination ils vont t’envoyer, ils, ils veulent pas te répondre ! Ils laissent la surprise !
Euh… Un jour ou deux jours avant, ils viennent pour te dire que tu as un vol le lendemain, tôt le matin vers une destination, t’étais pas au courant avant, tu vois.
Au moins ils devraient nous donner quelques informations avant, genre une semaine ou deux. Ou te laisser choisir tu vois. Tu comprends ce que je veux dire ?
Tu as besoin de plus de temps pour… avant le voyage tu sais ! Avant… Parce que tu dois demander à tes amis, à ta famille de te ramener tes vêtements, tes papiers, tes dossiers et plein de choses comme ça ! Pas comme une surprise après un jour !
Ils disent demain, après-demain si tu as de la chance, ils vont dire après-demain…

Donc… Et les gens quand ils se battent avec la police ils sont dehors, ils partent, quand ils… Les gens ils rentrent dans les chambres, parce que dans les chambres y a pas de caméra. Et dans les chambres, ils se batten avec la police aussi tu vois !

Ok et ça arrive souvent ?

Ouais ouais. C’est pas toujours mais des fois… Je dirais que ça arrive des fois tu vois.

Qu’est-ce que les personnes peuvent faire ensuite pour être protégées ?

Pour la protection, y a rien à faire tu vois, ils font rien… Peut-être ils cachent les caméras et ils se battront encore avec la police.
Si tu veux que la police vienne, tu dois cacher les caméras pour qu’ils arrivent.

Et tu veux parler de Forum Réfugiés ?

Forum Réfugiés… C’est la même chose tu vois, la même chose, c’est la même chose ! Ils t’appellent, et tu leur demandes, et ils disent « il n’y a rien à dire », « il n’y a pas de nouvelles ».
C’est la même chose ! Après un jour, deux jours, tu vas apprendre des trucs pas de la part de Forum mais de la police tu vois.

Comme si Forum c’était un supplément ici tu vois, un supplément pour… pour ne rien demander tu vois, hum. Ils te disent si tu leur demandes rien. Je leur ai demandé deux-trois fois et c’est la même réponse « il n’y a rien de nouveau », « il n’y a pas de nouvelles ».
Et toutes les personnes c’est comme moi ici. Et elles posent les mêmes questions. Si tu demandes à Forum, ils te répondent, ils disent « non jamais ».
Tu dois attendre.
C’est tout.

Hum et est-ce que t’as vu des personnes qui voulaient parler à Forum de ce qui se passe avec la police à l’intérieur ?

A l’intérieur, personne parle avec Forum tu sais de ce qui se passe à l’intérieur.
Comme hier, deux personnes se battaient tu vois. La police est arrivée et ils… Un policier ils…. Ils ont frappé tu sais, ils ont frappé l’un des gars tu sais. Ils en ont frappé un, et ils l’ont mis trois heures et ils l’ont laissé.

Trois heures où ?

Trois heures dans une pièce… Juste une pièce tu vois. Une pièce fermée.

Ah ok, « isolement » ?

Ouais ouais… Et aujourd’hui son visage est [inaudible], à cause des coups de la police tu vois, ils ont frappé son visage, tu vois. Ouais…

J’ai quelque chose à dire sur les règles ici. Ca ressemble pas à l’Europe tu sais. Y a des personnes qui ont l’asile dans d’autres pays. Donc les règles ils doivent lui demander où ils ont l’asile pour les renvoyer. Pas dans son pays de d’origine tu vois.
Ici la règle c’est, les règles ont changé ou je sais pas ! Ils demandent, en premier, ils demandent son pays d’origine. Ils demandent pas le deuxième pays où ils ont eu l’asile, ou ils ont l’asile.
Tu vois, c’est un problème, quand y a des personnes qui ont des problèmes à l’intérieur…
Désolé [il tousse] parce que je jeûne aujourd’hui tu sais.

Y a des gens, je disais, ils ont l’asile parce qu’ils ont des gros gros problèmes dans leur pays. Donc les règles ici, ils doivent lui demander où il a l’asile pour le renvoyer. Pas le renvoyer dans son pays d’origine tu vois.
C’est illégal, enfin je crois.

Et pour les consulats ?

Les consulats ils nous prennent, nous nords-africains je veux dire. Ils font un tour tu vois.
Ils demandent à l’ambassade de Tunisie, au consulat de Tunisie et après une semaine ils nous amènent au consulat algérien et après deux ou trois jours, ils demandent au consulat marocain de te renvoyer tu vois.
S’ils ont rien trouvé, ils te demandent ton passeport, « Où est ton passeport ?! ». Si j’en ai pas, si je suis illégal ici, pourquoi tu me demandes mon passeport ? Si j’avais un passeport j’irais dans un autre pays, pas ici tu vois.

Voilà.

Je voudrais dire, ce monde est à l’humanité, à tout le monde tu vois. Je devrais choisir où je veux vivre, pas eux tu vois.
On peut pas se battre pour cacher les frontières. Y a pas de frontières dans le monde.

Et merci beaucoup pour l’enregistrement.

Philanthrope, prisoner at immigration detention center in Lyon, France, 2019

So do you want to talk about what happened inside the center?

All the day you mean? Start from the morning ‘til the night?

Like you want…

So hum this time I’m coming in ramaddan you know, this is maybe a different time of life than normally days you know.
So, but, they wake up us at 10 o’clock on morning and they checking all the rooms, and they leave the bed down and everything is not like they, like how they found it before. So…
And then we go out through the hall here, and there is some people they are going for take the breakfast and after the breakfast they give them the pills, like the drugs pills, you know, like Valium, Rivotril like that. The police they giving the persons here. They giving the pill drugs! And because of that pills they’re fighting each other and they’re fighting with the police and everything you know.

But the rules here, if you want to ask something for your travel, for next travel, which destination they will send you, they don’t, they don’t wanna answer you! They live it like a surprise!
Er… Before one day or two days they’re coming to say that you have a travel tomorrow, early morning to some destination, you didn’t know it before, you know.
At least they should give us some information before like one week, like two weeks like that. Or make you choose you know. Do you understand what I mean?
You should have more time for the… before the travel you know! Before… Because you have to ask your friends, your family to bring your clothes back, your papers, your folders and everything like that! Not like a surprise after one day!
They say tomorrow, after tomorrow if you have a chance they will say after tomorrow…

So… And the people when they fighting with the police they are outside, they’re leaving, when they… The people they going inside the rooms, because the rooms they don’t have a camera. And inside the room they crashing in the police too you know!

Ok, and it’s often?

Yeah yeah. It’s not always but sometimes… I will say, that’s happening sometimes you know.

What the people can do after it in order to have protection?

To protection they don’t have nothing to do you know, they’re doing nothing… Maybe they hide the camera and they will fighting with the police again.
If you want the police come back you have to hide the camera for coming back.

And do you want to talk about Forum Réfugiés?

Forum Réfugiés… is the same things you know, the same things, it’s the same things! They’re calling you, and you ask them, and they say « There is nothing to say », « There is no news »!
The same things! Before one day, two days, you will know it not from Forum but from the civil police you know…

Like the Forum is extra here you know, that’s extra for… for asking for nothing you know, hum. They tell if you don’t ask them. I ask them two, three times and the same answer « there is nothing new », « there is no news ».
And all people this all than me here. And they are asking the same questions. If you ask the Forum, they answer you, they say « no never ».
You should waiting.
That’s it.

Hum and do you saw people which wanted to talk to Forum about what happened with police inside?

Inside, nobody talking with the Forum you know of what’s happening inside.
Like yesterday, two person they are fighting each other you know. The police they coming and they… One police they… They kicking you know, they kick one guy from them you know. Yeah, they kick one and then they put him for three hours and they leave him out, you know, yesterday.

Three hours where?

Three hours inside a room… Only in a room you know. It’s closed room.

Ah ok, « isolement »?

Yeah yeah… And today his face is [inaudible] you know, because of the kick of from the police you know, they kick his face, you know, in his face. Yeah…

I have to say something about the rules here. It’s not like Europe you know. There is some people they’re having asile in other countries. So the rules they should ask him when they have asile for get him back. Not for his mother country you know.
Here the rule is, they changed it or I don’t know! They’re asking, the first one, they’re asking HIS mother country. They don’t ask the second country when they did have asile, or they have asile.
You know, this is a problem, when there is some people they have a problem inside…
Sorry [he’s caughing] because I’m fastening today you know.

There is some people I said they have asile because they have big big problems in his mother countries. So, the rules here, they should ask him where they have asile for send him back. Not send him back to his mother country you know.
This is illegal I think so.

And what about consulats?

The consulat they took us, us North Africa I mean. They make a round you know.
They’re asking Tunisian ambassade, Tunisian consulat and after one week they took us to Algerian consulat and after two or three days they’re asking Moroccan consulat for get you back you know.
If they didn’t find nothing, they’re asking you for your passport, « where is your passport?! ». If I don’t have, if I’m illegal here, why you don’t ask me for my passport? If I have a passport I will go to other country, not here, you know.

So that’s it.

I want to say, that world is for humanity, for all of us you know. I should choose when I wanna live, not them you know.
We can’t fighting for hiding the borders. There is no borders in the world.

And thanks a lot for this registration.

Emission « La Petite Cuillère » sur Radio Canut du 6 juin

  • Nouvelles du CRA de saint Exupery avec des témoignages de l’intérieur.
  • Le bruit qui court du grabuge à la taule de Corbas et de multiples évasions cette semaine.
  • La mort suspecte d’Amara Fofana à Réau.
  • Le communiqué autour des conditions de détention des femmes trans de Fleury et contre la transphobie pénitentiaire.
  • Du rapport de l’OIP sur les violences des surveillants.
  • Un hommage suite au décès de Pastora Dominga, galicienne, figure emblématique des luttes anti carcérales en Espagne et mère d’un taulard.

La petite Cuillere – Emission du 6 Juin

Communiqué de prisonniers du CRA de Oissel du 6 juin

« Nous on fait grève par rapport à la nourriture qui est pas bonne. Le centre de rétention est sale. Les douches sont bouchées. Les lavabos sont bouchés.

Y a un terrain de foot où personne peut faire du sport. C’est les policiers qui font du sport à notre place.

Y a pas d’activité ici.

Le CRA est en travaux. Hier on s’est embrouillé avec eux, ce matin ils ont reveillé tot le matin tout le monde pour prendre des gens et les ramener en Espagne.

Toute la journée y a du bruit parce que le centre est en travaux. Il est en travaux parce qu’il a brulé recemment.
On devrait être sortit pendant les travaux. Il devrait pas y avoir de prisonniers ici.

Hier ils ont mis un gars qui avait 16 ans a l’hôpital pour lui faire le test osseux et depuis pas de nouvelles des résultats. Il est toujours là.

Ici les flics ont conseillé à la femme d’un prisonnier de divorcer de son mari si elle veut avoir un jours les papiers.
Y a des gars qui devrait être a l’hôpital.
Y a un gars qui doit se faire opérer, il ne peut pas respirer par le nez. Y a un mec ici qu’a l’hépatite B et un autre l’hépatite C. Ils devraient être à l’hôpital.

On sait qu’a Rennes depuis l’incendie du CRA de la bas c’est plus pareil. Ils ont plus de sport, les visite c’est plus compliqué. Les policiers écoutent tout et laissent les porte ouverte.
Face à tous ça, on appelle les prisonniers de Rennes et de tous les
autres centre à nous rejoindre dans la lutte !

Des prisonniers du CRA de Oissel. »

[http://www.educationsansfrontieres.org/spip.php?article56166]

Témoignage de Yanis, détenu au CRA de St Exupéry, avril 2019

« Si vous souhaitez témoigner de comment ça se passe au sein du C.R.A ? Ce qui s’est passé récemment ? Voilà.

Alors euh, la première des choses on a vécu une tentative de suicide.

Yen a des flics qui n’ont pas intervenus pour sauver cela.
Yen a par contre que… des personnes du centre ils sont intervenus pour sauver la vie de cette personne.
Mais du coup, ils ont même maltraités par les flics. Comme si les flics aiment ce type se suicider tranquillement avec un sang froid et tout.
Donc euh à cause des personnes qui sont en rétention donc les gens ne doivent plus suivre. Ils sont survenu ici pour sauver la vie et on a constaté que l’indifférence de la plus part des policiers, n’ont… n’ont pas intervenu au moment qu’il … que que cette personne a fait cette tentative de suicide.
Donc euh c’est la plus, la chose la plus remarquable au centre de rétention ces derniers jours. Et du coup yen a d’autres dépassements par les flics même pour euh l’association qui… forum réfugiés.

Moi j’appelle « expulsion réfugiés », euh « forum expulsés » plutôt.
Parce que, ils donnent des mauvaises informations pour les nouveaux, ils demandent aux personnes pour faire l’asile et du coup il sont entièrement connu que impossible de… Impossible de faire l’asile.
Parce que ils vous [passage inaudible] pendant cinq jours ils vont bosser tous les informations de la personne et pour l’expulser le plus vite possible chez son pays, son pays c’est tout.

D’accord. Et est-ce que tu veux parler de comment ça se passe au sein du centre de rétention depuis que tu es arrivé ?

Donc euh… les situations et les circonstances sont entièrement défavorables, yen a un dépassement par les policiers, yen a la maltraitance, yen a l’insultation.
Ils ont insultés tous les personnes.
Ici yen a les bagarres partout donc ils ont créés une atmosphère de stress, de stress pour faire bagarrer tout le monde.
Je sais pas ça est-ce que ça c’est pour euh, c’est pas pour euh faire des drames ici ou pour euh.. Je sais pas pourquoi ils font comme ça.
Mais l’essentiel ils sont vraiment malpoli avec les gens du centre.

C’est quoi malpoli ?

Malpoli c’est une grande grossièreté. Donc euh… ils respectent pas la déontologie de leur travail, comme des flics.

Et est-ce que tu , ok, est-ce que tu souhaites parler de ce qui se passe pour les soins à l’intérieur ?

Concernant les soins, il n’y a pas de soins ici, c’est … C’est de la merde.
Ya que du Diazepam et tout. Yen a, jsais pas moi, concernant… moi j’ai consulté le médecin l’autre jour, elle m’a donné du Diazepam, moi j’ai, je suis un peu stressé, elle m’a dit « deux Diazepam ».
Et deux Diazepam je sais pas pourquoi elle m’a donné ce médicament là parce que c’est … C’est un anti-dépresseur ou quelque chose comme ça. Moi c’est pas une dépression c’est un petit stress passagère. Mais c’est…
Mais je savais pas pourquoi elle m’a donné ce médicament là, mais du coup ya une euh… une grande euh… Une grande euh… C’est la majorité qui prend ces médicaments là… C’est parce que c’est… C’est exprès qu’ils font ça ou je sais pas…

Pourquoi exprès à ton avis ?

Je sais pas pour calmer les gens peut-être, je sais pas…

Ok, est-ce que tu veux rajouter quelque chose ?

Globalement, en général c’est défavorable. »

La justice cerbère des centres de rétention 1 : le juge des libertés et de la détention

[Article paru sur Rebellyon.info]

Le CRA (centre de rétention administrative) constitue l’ultime étape de la répression contre les personnes étrangères pour les déporter de force et s’assurer qu’ils et elles ne vont pas revenir. Le CRA en lui-même ne peut fonctionner seul. Il fait partie d’un système, dont la justice est actrice à part entière.

Les CRA : criminalisation, emprisonnement et déportation

Les centres de Rétention Administrative (CRA) sont des prisons pour les étranger.es auxquel.les on ne reconnaît pas le droit de séjourner en France. Ils sont pensés pour les enfermer puis les expulser hors du territoire français. Le CRA constitue l’ultime étape de la répression contre les personnes étrangères pour les déporter de force et s’assurer qu’ils et elles ne vont pas revenir. Le CRA en lui-même ne peut fonctionner seul. Il fait partie d’un système, réunissant différentes institutions et différent.es acteurs.rices [1], cherchant à emprisonner, isoler, dégoûter torturer et déporter les étranger.es en dehors des frontières. Le « système CRA » s’assure qu’il n’existe aucune faille qui permette aux personnes étrangères de s’en sortir. Un des éléments majeurs de ce système est l’appareil judiciaire, qui légitime la criminalisation des personnes et leur répression en les inscrivant dans un cadre légal.

La justice fait partie intégrante du « système CRA » ; le vocabulaire et les codes qu’elle mobilise aussi. C’est pourquoi nous avons fait ici le choix de ne pas reprendre des termes juridiques forgés dans le seul objectif de cacher le traitement déshumanisant réservé aux personnes sanspapiérisées et de les réprimer. Ainsi nous utiliserons par exemple le terme de prison à la place de la catégorie administrative « rétention », puisque le CRA est bien un lieu d’enfermement pour des personnes criminalisées par la préfecture, le tribunal administratif, et le tribunal de grande instance. La rétention n’a de sens que pour les acteurs.rices qui la pensent et l’appliquent, sans corrélation avec la situation des personnes qui subissent la punition de l’enfermement au motif d’être étrangères.

Nous emploierons également le terme de déportation pour désigner ce que l’administration nomme faussement « mesure d’éloignement » ou « expulsion ». En effet, le terme de déportation désigne le fait qu’un Etat, pour des motifs politiques [racisme], interne des personnes dans des camps [CRA] pour les expulser hors du territoire national dans un lieu de son choix .

1. Déclenchement de la machine à enfermer et déporter

Lorsqu’une personne est arrêtée par la Police et qu’elle est considérée en situation irrégulière, elle est enfermée dans les locaux de la police aux frontières (PAF). Le ou la préfet.e peut alors décider de son emprisonnement au CRA pour 48 heures, et organiser sa déportation avant même qu’elle soit déférée devant un tribunal. Si la préfecture n’a pas réussi a déporter la personne enfermée durant ce laps de temps, le ou la préfet.e saisit le ou la Juge des libertés et de la détention (JLD) pour prolonger l’enfermement, puis la personne comparaît devant un tribunal. Le ou la JLD a trois possibilités pour statuer  :

  • la prolongation de la détention
  • l’assignation à résidence
  • la non prolongation de la détention

L’audience n’est pas destinée à remettre en cause le placement en détention d’une personne sanspapiérisée mais uniquement à délibérer sur la durée de la détention. Le procès au JLD statue seulement sur la prolongation de l’emprisonnement. Le cadre juridique permet ainsi d’enfermer a priori un.e sans-papier.e pendant 48 heures – auxquelles s’ajoutent les heures d’enfermement passées dans les locaux de la PAF – suite à un simple contrôle d’identité. Le « maintien irrégulier » sur le sol français est effectivement considéré comme un crime légitimant en lui-même l’enfermement instantané, sans même qu’un passage devant un tribunal soit nécessaire.

La loi asile et immigration portée par G. Collomb – alors ministre de l’intérieur et aujourd’hui redevenu maire de Lyon – a été adoptée en août 2018 et est entrée en vigueur le 1er janvier 2019. Son nom complet est cynique : « pour une immigration maîtrisée, un droit d’asile effectif et une intégration réussie ». La maîtrise de l’immigration, ça veut dire que l’Etat français choisit et sélectionne les personnes autorisées à exister sur le territoire français. Les indésirables seront traqué.es, emprisonné.es et déporté.es. Quant au « droit d’asile effectif », c’est un leurre pour mieux trier, contrôler et assujettir les personnes immigrées. Et « l’intégration réussie », c’est du racisme. Cette loi a renforcé le système CRA : elle double la durée maximale d’enfermement en la faisant passer de 45 à 90 jours, et accroît la possibilité d’expulsion sans décision de justice (le délai du rendu de jugement a été repoussé à 48 heures et il est non suspensif de la déportation).

2. Les audiences en JLD : enfermer pour une expulsion déjà actée

Dans les procès en JLD, la prolongation de l’enfermement est déconnectée de l’obligation de quitter le territoire français (OQTF) ou de toute autre décision illégalisant la présence de la personne sur le territoire. En effet, lorsque les prisonnier.es la contestent au sein du TGI (tribunal de grande instance), le ou la juge, comme les différent.es avocat.es, coupent court et expliquent que le jugement sur l’OQTF ne relève pas de leur mandat mais de celui du tribunal administratif. Aucune remise en cause de l’OQTF n’est permise alors même qu’elle est la raison qui légalise l’enfermement.

De par cette dissociation, les arguments mobilisés lors des procès en JLD sont jugés au regard de combien cet enfermement facilite et est nécessaire à l’expulsion. L’expulsion n’est jamais remise en cause, d’autant plus que faire appel de son OQTF n’est pas suspensif et peut prendre jusqu’à 6 mois : les sanspapiérisé.es peuvent ainsi être déporté.es alors même qu’iels ont entamé une procédure de recours.

Et même lorsque l’OQTF n’existe plus, cela n’empêche pas la justice de continuer à enfermer et à déporter. C’est le cas des personnes qui ont été arrêtées avec une interdiction de retour dans le territoire français (IRTF). Celle-ci interdit à la personne de revenir sur le territoire français pendant une durée qui peut aller jusqu’à 5 ans. Son délai d’expiration ne commence qu’une fois que les personnes sanspapiérisées ont quitté le territoire. Des étranger.es dont l’OQTF a expiré mais pas l’IRTF sont ainsi illégalisé.es à vie dans la mesure où tant qu’iels ne sont pas sorti.es du territoire, la justice peut les enfermer et les déporter sans qu’une nouvelle OQTF ne soit nécessaire.

Toujours dans l’objectif d’assurer l’expulsion systématique des étranger.es, les autorités françaises sont prêtes à falsifier l’identité des sanspapiérisé.es. En effet, certains pays, comme le Congo par exemple, ne délivrent pas ou peu de laissez-passer. Ainsi, de nombreuses personnes congolaises se voient attribuer la nationalité angolaise pour faciliter l’obtention de laissez-passer, et donc leur déportation. Les audiences en JLD ne permettent pas aux personnes concernées de contester leur assignation à une fausse identité, et donc l’expulsion vers un pays qui n’est pas leur pays d’origine. En effet, la décision d’expulsion est considérée comme acquise par la juridiction du JLD qui n’en autorise aucune remise en question. Tout argument mobilisé pour la contester est ainsi rejeté.

La déportation étant pensée comme objectif à atteindre, lorsque l’enfermement est considéré comme lui étant nécessaire, il n’existe aucun moyen légal de le remettre en cause. Tous ces passages au tribunal donnent ainsi un cadre de disciplinarisation aux détenu.es. Ils donnent l’illusion que quelque chose se joue lors de ces procès, alors même que l’OQTF a déjà acté la possibilité pour l’Etat, les administrations et la justice de se parer de tous les moyens possibles pour détruire et se débarrasser des étranger.es.

3. Les 3 non-issues des audiences JLD 

Trois scénarios sont possibles au terme d’une audience devant le JLD.

  • Peine de prison ferme avec mandat de dépôt  : emprisonnement au CRA

Le ou la juge ordonne que la personne soit maintenue au CRA pour un mois supplémentaire. C’est la situation qui arrive dans la grande majorité des cas. L’objectif de ce procès est d’assurer le moyen légal de prolongation de l’emprisonnement des personnes étrangères.

  • Peine de prison à domicile : assignation à résidence

L’avocat.e de la défense demande l’assignation à résidence. Cela veut dire que la personne, à l’issue de l’audience, est sortie de l’enceinte du CRA mais qu’elle doit pointer au commissariat à une fréquence déterminée par les autorités sur une durée qui peut aller de 45 jours à 6 mois. L’assignation à résidence est conditionnée par des « garanties de représentation », elles-mêmes soumises à l’arbitraire des juges. Les garanties de représentation sont des preuves de ce que les administrations et la justice considèrent comme « conditions de vie stables » en France (papiers d’identité en cours de validité, justificatif de domicile, contrat de travail, de mariage, etc.).

Il est absurde que la préfecture et la justice demandent des preuves de conditions de vie stable à des personnes qu’elles-mêmes instabilisent, en les irrégularisant. Elles imposent un cadre juridique raciste destiné à contrôler les individu.es et qui est d’autant plus répressif pour les sanspapiérisé.es. En effet, les administrations exigent d’elleux des garanties d’intégration alors même qu’elles organisent leur exclusion. Trouver un logement nécessite des papiers réguliers, une connaissance des institutions, mais également une sécurité de revenu qui est légalement impossible à obtenir pour des personnes sans-papiers en France. Et quand bien même la personne a des garanties de représentation, la justice raciste en demandera toujours plus aux étranger.es : elle présuppose que la personne est malhonnête et exige d’elle de prouver sa légitimité à être sur le territoire, sans jamais que ce soit suffisant puisque le but est de l’enfermer et de la déporter.

Dans un système destiné à emprisonner, l’assignation à résidence, que les avocat.es présentent comme une solution, n’est qu’un autre moyen d’enfermer. Du fait du pointage régulier au commissariat qu’elle impose, elle est surtout un moyen de placer les étranger.es dans une situation d’autocontrôle. Pas besoin de construire une nouvelle cellule ni d’employer des matons, l’étranger.e doit lui/elle-même se surveiller. Iel est ainsi mis.e de force à contribution dans le système CRA, dans la privation de sa propre liberté. Être assigné.e à résidence ne correspond pas à une sortie du système CRA. L’assignation à résidence consiste à décaler les violences inhérentes au CRA à l’échelle du domicile. Celui-ci devient en lui-même un espace de frontières au sein duquel la personne est enfermée, chez elle, et doit organiser, par ses propres moyens, sa déportation.

Ainsi, des preuves d’intégration sont exigées par la justice pour mettre en œuvre les expulsions.

En plus du CRA, l’assignation crée une autre prison : le domicile. Si la PAF, la préfecture et le tribunal considèrent que la personne sanspapiérisée ne s’emprisonne pas suffisamment, par exemple parce qu’elle n’est pas allée à un pointage, alors elle est réenfermée au CRA. L’objectif est d’enfermer les étranger.es dans un système qui permet la démultiplication des lieux d’enfermement. Le choix d’un lieu de prison ou d’un autre est laissé au bon vouloir des différentes institutions.

  • Grippage temporaire dans la machine à enfermer : sortie du CRA mais toujours emprisonné par l’OQTF.

Lorsqu’un vice de procédure (interpellation non règlementaire, non notification de ses droits, durée de la garde à vue…) est soulevé et retenu par la ou le juge, cette/ce dernier.e peut décider de ne pas prolonger l’enfermement. La personne est toujours sous Obligation de Quitter le Territoire Français et/ou sous Interdiction de Retour sur le Territoire Français. Il n’est pas question ici de remettre en cause l’enfermement des étranger.es mais de savoir s’il s’est déroulé en bonne et due forme.

Les vices de procédures ne sont souvent mobilisés que lors de la première audience en JLD. Elle fait suite au lancement de procédures administratives et judiciaires qui ont pu faillir au cadre procédural imposé. Lorsque le JLD acte la légalité de la procédure de mise en détention et ordonne la prolongation de l’enfermement, le système judiciaire se verrouille encore davantage, car l’emprisonnement est jugé conforme à la loi. Il n’existe ainsi plus que très peu d’arguments légaux pour plaider en faveur de la sortie du CRA. Dans la mesure où la non-exécution de la déportation est le principal motif légal pour justifier de la prolongation de l’enfermement, celui-ci est presque systématiquement reconduit.

En détaillant ces différentes trames, on comprend que le JLD porte mal son nom : son rôle est toujours d’enfermer, dans les prisons pour étranger.es le plus souvent, ou dans les alentours de la résidence sous surveillance policière quotidienne. Cette mesure est rare, elle est considérée comme « exceptionnelle ». Les micro-procès de prolongation s’enchaînent ainsi sans offrir d’issues : soit on retourne au CRA, soit on sort pour être enfermé à son domicile avec obligation de rendre des comptes à la police, soit on sort du CRA avec l’obligation de quitter le territoire au plus vite.

L’étrangèr.e est pris.e dans un enchevêtrement institutionnel, un dispositif répressif mortifère qui le/la fait passer comme une balle de ping-pong des mains de la police municipale à celles de la PAF, de la PAF à le/la juge avant que ça ne recommence. Même quand la personne sort du CRA, elle est toujours sous OQTF. Iel est toujours vu.e par la justice comme un.e criminel.le qui peut de nouveau être enfermé.e au CRA lors d’un prochain contrôle d’identité. Les trois non-perspectives sont pensées pour réprimer et expulser.

  • La cour d’appel : une voie sans issue

Suite à l’audience en JLD, les détenu.es peuvent faire appel (lorsque la ou le juge/les avocat.es daignent les informer et/ou ne les en découragent pas) dans les 24 heures qui suivent le délibéré du procès. Dans ces cas-là, iels passent 48 heures plus tard à la Cour d’appel, au tribunal des 24 colonnes à Lyon (Rue du Palais de Justice, 69005), les matins à partir de 10h30. L’audience n’est destinée qu’à faire examiner par un second juge les éléments apportés en première instance. En effet aucun.e nouvel.le argument/preuve ne peut, en théorie, être soulevé.e par la défense. Par conséquent, les avocat.es qui choisissent de ne pas plaider lors des premières audiences en avançant qu’iels n’ont pas d’observation et qu’iels s’en remettent à la décision du/de la juge contribuent à sceller le sort des sans-papier.es. Le recours en appel est une illusion supplémentaire pour faire croire aux détenu.es qu’iels ont la possibilité de s’extirper d’un système qui est conçu pour les enfermer. La loi définit tout nouvel élément apporté comme irrecevable, et les avocat.es choisissent de suivre ce droit répressif à la lettre en abandonnant ainsi la défense des personnes sanspapier.es.

Nik la justice qui…

L’objectif des procès JLD est d’assurer la déportation et l’emprisonnement des sans-papier.es dans le CRA. La justice punit et fait payer les sanspapiérisé.es pour s’être maintenu.es sur le territoire en les enfermant au CRA. Ainsi, même des personnes qui n’attendent qu’un vol pour fuir le CRA et l’Etat qui les y a enfermées et détruites sont condamnées, à rester isolées et emprisonnées parce qu’elles sont sanspapiérisées. Elle les condamne donc à la faim, au refus des soins et au shootage par le corps médical, aux mains sadiques de la PAF, aux violences psychologiques de l’enfermement… La justice légalise ainsi la torture, l’isolement et les violences inhérents au système CRA. Elle permet l’appropriation des corps des personnes soumises au bon vouloir de l’administration. Elle leur fait bien comprendre que c’est elle qui décide ce qu’elle fait d’elles et eux, dans l’espace et dans le temps, en les maintenant dans une incertitude inhérente à la répression du système CRA.

… Sous couvert du droit, les juges, les avocat.es de la préfecture et de la défense et les greffier.es organisent l’enfermement, la torture et la déportation des étranger.es.

La lutte en soutien aux sans-papier.es n’a rien à réclamer à la justice puisque c’est elle qui les criminalise et les réprime.

A bas la justice, les CRA et les frontières qui assassinent et soutien à tous.tes les prisonnier.es.